Xavier ARNAULD DE SARTRE,

 

 

Fronts pionniers d'Amazonie.

Les dynamiques paysannes au Brésil

 

 

Préface de Hervé Théry

 

 

Collection Espaces et Milieux

CNRS-éditions,

Paris 2006, 224 p.

 

 

Table des matières

 

Chapitre premier

Les politiques de colonisation agricole au Brésil

Des terres et des populations chargées d’histoire

Mobilité des agriculteurs familiaux et stabilisation du front pionnier

Quelle modernisation des logiques spatiales de gestion de l’espace ?

Les jeunes agriculteurs, un objet frontière.

 

Chapitre II

Diversité des logiques sociales de gestion du milieu et évolution des fronts pionniers amazoniens

Une succession de différents types d’agriculteurs familiaux dans les fronts pionniers ?

La coexistence de différents types de paysannat dans les fronts pionniers amazoniens.

 

Chapitre III

Jeunesse et crise de l’agriculture paysanne

Une situation statistiquement proche des attentes des parents

Passage en ville et crise de l’agriculture familiale

Les transformations internes de l’agriculture familiale : formes d’exercice de l’activité agricole.

 

Chapitre IV

Les bouleversements de la famille paysanne

La redéfinition des rôles à l’intérieur de la famille : émergence de la jeunesse et renégociation de la place de l’épouse dans la famille

Mariages et formes de lien social en émergence

Des « enfants patrimoine » aux « enfants individus » : bouleversements de la famille paysanne et émergence de la famille moderne

 

Chapitre V

Les jeunes agriculteurs, des sujets en émergence

Discours sur l’agriculture et pratique de gestion des lots des jeunes agriculteurs

Typologie des fils et filles de colons : entre agriculture paysanne et entrepreneurs capitalistes

Des itinéraires construits à partir d’héritages familiaux

Vers une ruralisation du front pionnier

 

Conclusion

 

Tables

 

Bibliographie

 

 


 

 

L’auteur

 

Géographe et sociologue, Xavier Arnauld de Sartre est chercheur au CNRS, affecté au Laboratoire Société Environnement Territoire de l’Université de Pau (UMR 5603). Il a obtenu la médaille de bronze du CNRS en 2008.

http://web.univ-pau.fr/~xarnauld/

 

 

 

L’ouvrage

 

Les fronts pionniers amazoniens du Brésil sont considérés comme les terres de tous les possibles. Mais ils sont aussi le lieu de toutes les violences, faites aux hommes et aux milieux. À travers ces idées générales, l'auteur explore les dynamiques à l'œuvre dans cette région en se demandant si l'on y assiste à un processus classique d'appropriation par le défrichement massif, ou bien s'il n'existerait pas, malgré tout, les prémisses d'un développement durable. Celles-ci seraient à chercher dans les innovations paysannes, discrètes mais présentes, et dans les différents types de vie agricole qui se manifestent en Amazonie orientale. Ainsi, un monde rural est en émergence derrière les fronts pionniers et leurs aspects violents, celui d'une agriculture familiale.

Un beau livre de géographie régionale dans une région sensible.

 

 

 

Commentaire

 

Voici un livre de géographe qui se situe à la frontière de la géographie et de la sociologie. Il étudie la société rurale d’un front pionnier, celui de la transamazonienne d’Amazonie orientale, entre Belém et Manaus, précisément entre les localités de Marabá, Altamira et Itaituba. La thèse de l’auteur est que le front pionnier amazonien est entré dans une nouvelle phase de son histoire, dans laquelle des éléments nouveaux apparaissent qui ne cadrent plus avec la théorie de la frontière et les logiques de colonisation initiales. Ces éléments nouveaux ce sont plusieurs changements sensibles qui, avec l’arrivée aux responsabilités d’une autre génération que celle des premiers colons des années 1964-1985, affectent la façon de travailler et de vivre, le choix des valeurs dominantes, les équilibres internes familiaux et sociaux. On voit ainsi se dessiner, de façon inattendue, une zone d’agriculture familiale où les transformations décrites montrent une évolution vers des formes plus classiques connues en Europe ou en Amérique du Nord.

La thèse est inattendue parce que la zone d’étude a émergé d’une politique coloniale diamétralement opposée et a vu s’installer un modèle agronomique et social très différent. Il est ici utile de faire un peu d’histoire afin de fixer les héritages. Le plus lointain d’entre eux, du temps de la colonisation portugaise et constaté bien à l’est de la zone d’étude, est le caractère seigneurial de l’attribution et de la gestion des terres et des hommes, qui aboutit à un système mélangeant curieusement des aspects féodaux et capitalistes. La colonisation s’engage alors dans une forme extensive, dévoreuse d’espace, ce que Martine Droulers qualifie de colonisation “géophagique”.

Cette logique ne change pas quand le Brésil acquiert l’indépendance. La construction nationale passe par la maîtrise d’un territoire. Elle s’accompagne d’une idéologie de la terre vide qui permet la colonisation des terres sur la base de la négation des territoires indigènes. Le modèle socio-agronomique reste le même, à savoir la promotion de la grande propriété. Dans ce modèle, les sans terre et les agriculteurs familiaux n’ont pas de place ou seulement une place marginale.

C’est toujours ce modèle qui est mis en œuvre dans les années de la dictature militaire pour la colonisation de l’Amazonie. Celle-ci, parce qu’elle n’est pas intégrée au reste du territoire brésilien, pourrait être une proie tentante pour la colonisation extérieure, notamment de la part des puissances occidentales. Si cette crainte manque de fondement, elle n’en est pas moins utilisée pour justifier la politique d’occupation : éviter l’internationalisation de l’Amazonie. Le slogan officiel de l’époque est : « intégrer pour ne pas brader » (« Integrar para não entregar »).

Dans le même temps, les militaires ont à faire face à une demande de réforme agraire dans diverses régions, alors qu’ils sont complètement hostiles à cette idée. La colonisation de l’Amazonie sera la réponse à ce besoin. Elle donnera le sentiment de répondre à une demande sans mener, dans les régions en crise, la moindre réforme agraire. Ils pourront alors développer le slogan, fallacieux car décalé, qui résume tous les héritages et toutes ces contraintes : « donner des terres sans hommes à des hommes sans terres » « dar terras sem homens a homens sem terra ».

Assez vite, la colonisation dirigée par l’État fait place à une colonisation libre, l’État se contentant de légaliser les occupations du domaine public. Le rôle de l’INCRA se transforme. Il se concentre désormais sur le développement des programmes d’appui à la colonisation en même temps qu’il assure la régulation foncière.

Le modèle socio-agronomique constaté fournit l’explication de la dynamique de la colonisation dans ces années violentes de la conquête et de l’installation d’une première génération de paysans colons. La première occupation d’un lot se traduit par un acte de défriche-brûlis de la forêt, et par la mise en culture. Mais après deux ou trois brûlis d’une même parcelle, les agriculteurs devraient laisser les terres restaurer leur fertilité, ce qui prend des années à travers un processus de reboisement naturel. Or ce n’est pas ce qu’ils font. Ils abandonnent la terre au pâturage, empêchant le retour du boisement, et accélérant la dégradation des sols. La raison est que le marché foncier, soumis à la pression des grands propriétaires à la recherche de terres pour l’élevage extensif, les y conduit. Ils trouvent préférables de revendre leurs terres plutôt que d’y pratiquer d’autres modes d’exploitation. Ayant revendu, ils migrent pour ouvrir, plus loin, un nouveau front de colonisation où le même mécanisme se répète.

On aurait donc ici une application des “logiques rationnelles en finalité” de la théorie de Weber. Les agriculteurs familiaux ne devraient pas être lus en tant que tels, mais en tant qu’acteurs conscients et volontaires d’un système agraire prédateur et gaspilleur d’espace et d’hommes. On a aussi fait valoir que les comportements prédateurs des agriculteurs seraient la reproduction, en partie inconsciente, d’une idéologie ou éthos de la frontière, même au niveau familial.

L’enquête de X. Arnauld de Sartre intègre ces analyses dans l’étude du fonctionnement socioculturel des familles paysannes. En diversifiant l’approche, il propose une gamme de motifs et de logiques qui permettent de comprendre la construction de la territorialité dans cette immense région et de nuancer le schéma général rappelé plus haut. Il démontre d’abord (p. 38) que la migration ne peut pas être uniquement rapportée à une motivation économique : on migre aussi quelquefois pour sauvegarder « la reproduction de logiques paysannes ». Ensuite, la prise en compte de la génération des jeunes et des logiques de développement durable modifie la culture. Changer de référentiel technique, comme le veut le développement durable, conduit à changer de rapport à la technique, donc de culture, et cela retentit aussi sur le rapport à l’espace.

Un choix original de l’auteur est de traiter les jeunes agriculteurs comme un « objet frontière ». L’idée est la suivante : on migre parce que l’objectif d’une famille — installer tous les enfants comme agriculteurs — se heurte au manque de terre ; dès lors, « prendre comme objet d’étude les jeunes agriculteurs est donc un moyen idéal pour saisir les tensions à l’œuvre au moment du changement de génération » (p. 43).

Xavier Arnauld de Sartre montre ensuite comment derrière la notion d’agriculteurs familiaux se trouve une diversité de logiques sociales et donc d’évolution des fronts pionniers.  L’étude détaillée de plusieurs travessões permet de voir des différences de composition sociale selon l’ancienneté plus ou mois grande de la colonisation. Il y a des “agriculteurs occasionnels”, marqués par une extrême mobilité, premiers pionniers ; il y en a d’autres plus stables, ceux précisément qui remplacent les agriculteurs occasionnels et développent une logique de reproduction sociale de type paysan. Dans cette dernière catégorie, l’auteur envisage des sous-types. Il démontre ainsi que la mobilité peut être rattachée à des cycles générationnels propres à ces logiques paysannes de reproduction (départ des enfants), et non pas seulement ou principalement à la pression foncière des grands propriétaires et de l’économie.

Pour apprécier la “crise” du monde rural transamazonien, l’auteur étudie l’exode rural, notamment chez les jeunes. Le phénomène n’est pas massif et il arrive même qu’il soit consciemment mis en place par les parents. Mais il est battu en brèche par l’existence d’une catégorie de jeunes qui ont fortement intériorisé le modèle de leurs parents et qui reproduisent le modèle paternaliste et communautaire. Il y aurait donc, à l’œuvre, des logiques de stabilisation du front pionnier, à côté des logiques de changement et d’extension.

La suite de l’analyse conduit l’auteur à pousser au plus loin l’analyse sociologique. C’est l’objet du chapitre 4, qui traite des bouleversements de la famille paysanne (la redéfinition des rôles au sein de la famille ; la renégociation de la place de l’épouse ; le mariage paysan ; le recentrage sur le couple ; l’évolution des “enfants-patrimoine” aux “enfants-individus”), et du chapitre 5, qui étudie les jeunes agriculteurs comme “sujets en émergence”.

Le livre se conclut sur le constat original de l’évolution vers une ruralisation du front pionnier, qui met à mal le schéma de l’instabilité absolue, comme celui de l’exode rural provoqué par la ville. On assiste à un début de stabilisation des familles. L’auteur peut donc contester formellement le préalable selon lequel l’évolution de la société du front pionnier serait celle issue d’une « dépaysannisation » des agriculteurs familiaux. Ce qu’il montre, c’est autre chose : la transformation des anciens fronts en espaces ruraux, notamment dans le type de rapport à la ville, dans l’émergence des activités non agricoles et dans la place grandissante de l’État, à travers ses fonctionnaires et ses employés.

 


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