Monique Barrué-Pastor (éd.),

 

Forêt et développement durable au Chili.

 

Indianité mapuche et mondialisation,

 

Collection

Paysage et environnement

Presses Universitaires du Mirail,

Toulouse 2004, 288 p.

 

 

Table des matières

Introduction

Par Monique Barrué-Pastor et Juan Sánchez-Álvarez

 

 

Chapitre 1

La construction d’un modèle heuristique de recherche sur le développement durable :

Le système « acteurs-territoire multicritère » de la région des lacs

Par Monique Barrué-Pastor

 

Chapitre 2

Politiques publiques, institutions et dynamiques forestières au sud du Chili

Par Juan Sánchez-Álvarez


Chapitre 3

L’environnement forestier comme bien public : intérêts locaux et mondialisation

Par Diana Mosovich Pont-Lezica

 

Chapitre 4

Exploitation de la forêt originelle et reboisements dans la commune de San Juan de la Costa

Par Roberto Santana

 

Chapitre 5

Un exemple de développoement rural basé sur l’exploitation durable de la forêt originelle de la cordillière côtière : la communauté mapuche-huilliche Aucapán de Trufún

Par Nicolas Sáez Villalobos et Gladys Moreno Schmidt

 

Chapitre 6

Patrimoine culturel du bois et exploitation durable de la forêt originelle à Chiloé

Par Roberto Santana

 

Chapitre 7

Concept de propriété, conflits territoriaux et développement durable des forêts et des communautés mapuche-huilliches. La construction de la route côtière

Par Monique Barrué-Pastor

 

Chapitre 8

Développement et paradoxes de la société indigène : enjeux scientifiques et sociétaux

Par Monique Barrué-Pastor

 

Bibliographie

 

Tables

 

 

L’ouvrage

 

(4e de couverture)

 

Le sujet traité s’inscrit dans une brûlante actualité internationale et constitue un enjeu majeur tant sur le plan scientifique que sociétal : la gestions des forêts naturelles à forte biodiversité sur un territoire convoité par les multinationales de la pâte à papier et revendiqué par une population autochtone composée d’Indiens mapuches.

Résultat d’une collaboration interdisciplinaire entre chercheurs français et chiliens, cet ouvrage traite des relations contradictoires entre politique publique et groupe d’intérêts privés, respect de l’environnement et exigences économiques, identités ethniques locales et mondialisation.

Une fois les termes du débat clairement identifiés et positionnés, il s’agit d’avancer des solutions aux questions vitales qui ont été posées.

 

 

 

Commentaire

 

Ce livre est issu d’un programme de recherches franco-chilien portant sur la Région des Lacs, dans le sud du Chili, et plus particulièrement sur la commune de San Juan de la Costa, dans la région d’Osorno, commune où l’on trouve 103 000 hectares de forêt originelle et 20 000 de forêt reboisée. Cette région est occupée par une ethnie du peuple mapuche, les Huilliches, organisés en 62 communautés.

L’ouvrage pose la question d’une ressource très convoitée et en même temps fortement identitaire, celle du bosque nativo (ou forêt primaire, originelle). Cette ressource est dépréciée à la fois par l’agro-industrie régionale (pâte à papier) mais aussi en raison de l’exploitation en bois de chauffage par les habitants ruraux et urbains. L’étude pose comme attendu que la situation de pauvreté de la population rurale — laquelle a longtemps détenu des records en matière d’analphabétisme, de malnutrition et de mortalité infantile — est à la fois cause et conséquence d’un usage non durable de la ressource forestière dans les petites exploitations rurales. Elle pose l’hypothèse qu’une société locale qui aurait la capacité à organiser la gestion de sa ressource sur la base de ses valeurs et de ses traditions de travail pourrait contrer les effets dévastateurs de la mondialisation économique. Cette forme de gestion deviendrait ainsi une opportunité pour les territoires pauvres et périphériques.

Or cette forêt rejoint le débat international qui se développe depuis la conférence de Rio de Janeiro de 1992. À la mondialisation de l’agro-industrie forestière, répond, en effet, la transformation des forêts en “patrimoine collectif” ou patrimoine mondial. L’objet du premier chapitre de l’ouvrage est de discuter le modèle du développement durable, à travers les concepts de gestion intégrée, médiation patrimoniale, ressource collective. Ce modèle est mis en relation avec la situation socioéconomique propre au Chili, marquée par la déficience de l’État (d’où un accès non sécurisé à la terre et aux ressources), la pauvreté et l’absence d’équipement, l’ouverture aux capitaux extérieurs et un pouvoir d’État mis au service du libéralisme économique.

À l’échelon national, l’État chilien a entrepris un cadastre des espaces forestiers et mis également en chantier une loi sur la forêt originelle. Mais l’action des ONG internationales, ne réussit pas à entraver la mentalité de “front pionnier” qui marque la société chilienne, et qui s’appuie sur l’idée de carence des “paysans-forestiers”. Cette idée, sous entendant ainsi que le problème est principalement technique, débouche sur une proposition de gestion durable de la forêt, dans le but d’augmenter la productivité des petites exploitations. Ensuite, en considérant les paysans mapuches-huilliches comme de petits propriétaires privés, les politiques publiques jouent avec la réalité, puisque ceux-ci n’ont aucun titre légal, ce qui les empêche de bénéficier des plans de gestion forestiers.

En analysant le fait que le statut de la propriété foncière est un obstacle au développement, et en soulignant le paradoxe de la réalisation des politiques de développement dans les sociétés indigènes, l’ouvrage contribue à la discussion critique de la notion de développement durable.

La terre occupe une place fondamentale dans la culture indigène, à la fois nature, territoire et ancêtre (Nuke Mapú). Cette conception explique que le droit de propriété au sens du droit civil y soit un interdit social. L’histoire foncière complexe des Indiens Mapuches-Huilliches est traversée d’ambiguïtés et d’inversions de sens. Par exemple, lors de la première concession de titres (dits « Titres de Commissaires ») entre 1824 et 1832, les communautés n’ont pas réalisé qu’on leur donnait des titres sur l’usage matériel des terres. Elles ont persisté à penser que ces titres équivalaient à une reconnaissance légale de leur droit sur le territoire. Autre exemple : à la suite des concessions forestières, les propriétaires n’occupent pas physiquement leurs propriétés, alors que les Huilliches sont là en permanence. Le résultat est que les absents sont des propriétaires légaux, alors que les présents sont considérés comme “occupants illégaux”.

Les lois récentes ont apporté un début de solution au problème de l’exploitation en transférant six grands domaines (fundos) sur neuf aux habitants, soit une superficie de 25 700 hectares. Le transfert s’est accompagné d’une remise de titres. Mais les administrations par lesquelles la terre transite n’ont pas réalisé une enquête suffisante et les attributions ont été constestées entre Mapuches-Huilliches eux-mêmes, aboutissant à de nouvelles tensions (tuerie de Choroy-Traiguen). En outre, si les communautés sont à peu près bien protégées du fait de ces récentes lois, les propriétaires individuels — ceux qui, jadis, avaient les papiers nécessaires pour obtenir un titre — se trouvent fragilisés face à leur appauvrissement. Ils doivent vendre aux entreprises à des prix inférieurs au marché foncier.

Ajoutons que l’histoire ayant été difficile pour elles, les communautés huilliches ont du mal à abandonner une culture d’opposition systématique et à entrer dans la nouvelle posture fondée sur la reconnaissance constructive de leurs droits, au moment où des fonds importants de la Banque Interaméricaine de Développement et de l’État chilien sont débloqués.

Comme le souligne M. Barrué-Pastor, « la question foncière est au centre de l’opposition entre le légitime et le légal » (p. 35). Il s’agit d’abord de ne pas se contenter d’oppositions simples ou simplistes (propriété privée et propriété commune ; propriété commune et accès libre) ni de penser que l’appropriation privée est la seule alternative. En matière forestière, les systèmes de règles édictées par le haut l’ont été sans annuler les dispositions antérieures et sans négociation avec les parties concernées. On constate donc un cumul sans précédent de titres, qui oblige à une mise à plat préalable et négociée des droits et des obligations de tous les acteurs. L’opposition entre le légitime et le légal recoupe celle entre le niveau local, parce que les Mapuche-Huilliches ont une perception justifiée de la légitimité de leurs droits ancestraux, tandis que l’État représente les droits légaux, concédés depuis le haut. Cette dualité génère une insécurité foncière multiforme. La voie à suivre serait donc plus de sécuriser que de privatiser, et plus de chercher un consensus entre ces deux réalités (Lavigne Delville 1997). Cet objectif impose la décentralisation comme méthode, et la gestion locale comme nouveau principe de gouvernance. Quel sera alors le rôle des lois nationales (sur la forêt originelle, sur l’environnement et la loi indigène) ? Quel sera le transfert éventuel des ressources au niveau local ?

En outre peut-on faire une décentralisation dans une situation de désengagement de l’État ? Celle-ci ne serait-elle pas meilleure avec mieux d’État plutôt que moins d’État, avec un État de droit, assumant ses fonctions ? L’affaiblissement administratif semble à chaque fois favoriser le court terme, car il se conjugue avec l’absence généralisée de moyens. On aboutit donc quelquefois à l’inverse même de la durabilité.

La question de la gouvernance et de l’aspect négocié des politiques de développement devient donc centrale. On sait que l’absence de négociation des politiques de conservation et de développement est « économiquement et écologiquement coûteuse, humainement dramatique » (p. 28). L’enjeu de la gestion locale se situe à la fois sur le plan éthique, écologique et sur celui de l’efficacité. En effet, seuls les pouvoirs locaux ont la capacité à surveiller les forêts.

Cependant, le niveau local est une notion assez abstraite en raison de sa complexité. Les intervenants sont très nombreux : collectivités territoriales ; institutions religieuses locales ; services administratifs (ex CONAF) ; organismes de développement de niveau gouvernemental (INDAP, FOSI, CONADI) ; les ONG de tous niveaux (au moins une par communauté) ; les organisations paysannes ; les communautés indigènes structurées selon leur propre mode ; les entreprises forestières ; enfin les “courtiers locaux du développement” qui drainent l’aide au développement vers tel ou tel lieu. Ensuite, l’évaluation de la gestion locale pose problème : des ONG ont recours à des “paysans-leaders” dont on espère que l’action fera tâche d’huile après le départ de l’ONG. Enfin la gestion locale est rendue difficile par la diversité des représentations : la forêt des uns n’est pas celle des autres. Comment dégager des règles communes ? Depuis peu, un nouvel opérateur intervient dans la zone, la “Coalition pour la Conservation de la Cordillère de la Côte” (créée en 2000 et affiliée au WWF). Elle a réalisé une entente avec les communautés et leurs caciques et a réussi à faire classer la forêt de la Cordillère de la Côte dans la liste des 25 écosystèmes uniques au monde.

La situation est remplie de paradoxes : accuser les Huilliches de dépréciation et de dégradation de la forêt originelle alors qu’on leur refuse les moyens de la gérer, souvent faute de titres ; constater leur appauvrissement au rythme des projets de développement ; constater la contradiction existant quelquefois entre économie et culture lorsque, par exemple, une famille doit vendre son outil de travail pour honorer une tradition funéraire et sous peine d’exclusion du groupe, ce qui la contraint à l’exode rural ; constater que l’apprentissage de l’espagnol par de nombreux Mapuches fait qu’ils ne connaissent plus leur langue au moment où celle-ci fait l’objet d’une reconnaissance légale par la Loi Indigène de 1993.

Ces remarques disent la richesse et le problème du livre, ou plus exactement de ce genre de livre. Où conduit le constat, sans cesse plus affiné, des complexités, des pluralités inconciliables, des paradoxes, des impossibilités de synthèse, etc. ? Le fait qu’un des chapitres traite du modèle heuristique de recherche ne suffit pas car cela ne conduit pas à proposer un modèle d’action, malgré les excellentes suggestions de l’ouvrage, rappelées au début de ce compte rendu.

 

 


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